Mon Nouvel An Chinois
Ca doit etre la premiere fois que je fete deux fois la nouvelle annee. Celle qu’on connait, et la chinoise. Et pour les feter, mon voyage m’a emmenee a chaque fois dans des endroits peu communs. Le 31 decembre etait le premier jour de mon stage de meditation, j’etais au lit a 21h avec interdiction de parler, de lire et meme d’ecrire, et levee le 1er janvier a 4h30 pour les deux premieres heures serieuses de meditation. Et cette fois c’est en Chine que je suis, aux alentours de Dali, dans le Yunnan, province situee au Nord du Vietnam. Ma maison est un monastere bouddhiste qui date de plus de 1000 ans, ma chambre est toute en bois, ouverte sur l’exterieur, eclairee a la bougie car personne n’a encore offert au temple l’electricite, mon terrain de jeux est une terrasse de briques qui fait face a la vallee et au lac de Dali, ou les moines nous enseignent leur technique de kung fu, mes repas sont vegetariens uniquement, a base de riz et on ne boit que de l’eau qui coule de la montagne. Mes amis sont le gros rat qui me rend tres souvent visite la nuit, Karel, un jeune belge, Sita, une vieille australienne, et les moines et jeunes qui eux aussi vont passer ce jour de l’an un peu special dans un temple qui comme vous pouvez l’imaginer ne se prete que moyennement a une enorme teuf.
Et pourtant l’excitation est palpable ce 25 janvier. Comme chaque matin la premiere cloche sonne a 5h30. Au debut on la hait puis quand on apprend qu’elle est frappee tous les matins depuis plus de 700 ans, on commence a la respecter. A 6h, l’office bouddhiste commence. Avec ma chance, j’ai atterri dans un monastere de moines Mahayana, qui contrairement aux autres types de bouddhistes qui pratiquent la meditation, eux sont a fond sur le chant, pas forcement harmonieux, juste tres fort. De 6h A 7h, on mettrait bien sa tete sous l’oreiller si on n’avait pas un petit doute que lui aussi aie miraculeusement survecu a 700 ans d’usage sans jamais avoir ete lave… En general je me dis qu’il faut absolument que je me reveille pour m’entrainer a la meditation, mais le froid me fait souvent faiblir. Ah oui et puis peut etre la paresse aussi… Je me leve donc pour le petit-dejeuner, j’enfile mes affaires de kung fu que je mets depuis quelques jours sans jamais laver ni eux ni moi, j’emporte mon petit bol et mes baguettes et des que la cloche sonne a 8h je sautille vers la salle a manger ou l’on prend nos repas sur des tables taillees pour des enfants europeens, mais des adultes chinois. Ca ne fait pas plaisir quand les courbatures font rage. On se plie en 4 pour s’asseoir sur un banc large comme une brique et haut comme deux pommes, on attend le salut de maitre Shifu, le grand maitre a petite barbe, ‘Aaaaaaamitofooo’ en joignant les mains et on attaque les nouilles et legumes au chili, avec un peu de soupe. Un jour sur deux on a droit a des petits pains de riz fourres avec du sucre et des cacahuetes dedans. C’est la seule denree sucree qui existe dans ce monastere, laissez moi vous dire que je serais prete a tenter mes coups de pieds nouvellement appris sur un moine pour en recuperer quelques uns en rab. Les chinois mangent toujours tres vite, donc en general Karel et Sita et moi-meme sommes les derniers a honorer le repas, et a recuperer les fonds d’assiettes. Un mois de regime bouddhiste et je perds tout le gras de mon corps…
Apres le petit-dej il ne me reste plus qu’a preparer mes affaires pour l’entrainement, remplir ma bouteille d’eau, preparer ma bouteille a the, et hop je descends les escaliers en bois du couloir des filles, je passe dans la cour principale du temple, dans la deuxieme cour plus petite habitee de chaque cote par toute sorte de dieux aux airs tres sympathiques, je passe dans le couloir qui mene aux marches devant le temple et la je me retourne pour dire salut a celui qui va me donner du courage pour l’entrainement, un dieu obese, content, aux couleurs chatoyantes, avec un sourire jusqu’aux oreilles, et qui vous donne une grosse envie d’etre heureux. Enfin je descends en courant les longs escaliers dans la foret qui menent au terrain d’entrainement, une sorte de terrasse toute plate, pavee de vieilles briques recouvertes de poussiere, qui surplombe majestueusement toute la vallee de Dali. Sinon tout est en bois: les barres d’entrainement, les especes de bancs qu’on appelle bancs de torture parce qu’ils servent a travailler la souplesse, autrement dit l’ecartelement, et il y a meme des vieux troncs suspendus pour travailler les coups de pieds.
Ca commence par des tonnes d’exercices differents, d’echauffement, d’etirement, d’assouplissement, de renforcement musculaire, pendant presque 1h30. Ensuite l’entrainement au kung fu a proprement parler commence. Deux par deux, il s’agit de parcourir toute la longueur du terrain, avec a chaque fois un exercice different, un mouvement basique de kung fu, en finissant par toutes les differentes sortes de coups de pieds, puis les sauts. Moi je passe apres les petits, en dernier, avec mon prof, Xincheng, un jeune moine de 23 ans, tout maigre, le crane rase, la peau sombre, de grands yeux brides etonnes, le sourire tout blanc accroche au visage, surtout quand je tente les sauts. Il me corrige a chaque instant, et il m’epate quand il me montre les mouvements. La derniere partie de l’entrainement consiste a apprendre un enchainement de mouvements. Il s’agit de s’en souvenir, deja, et ensuite de faire en sorte que les mouvements soient aussi precis que possible. Je m’entraine, Xincheng me montre, me remontre, me regarde, me corrige, m’encourage un petit brin en me disant Good! de temps a autres. Et quand veritablement ca se voit que je suis au bord du gouffre de l’epuisement, il a pitie et il me dit: “OK, you can rest. 1 minute. Just one minute!” avec son grand sourire, et il s’eloigne en courant et finit sa course par un coup de pied qui atteindrait un geant en pleine face.
Au bout de 3h d’entrainement on attend impatiemment la cloche qui annonce le dejeuner. On remonte peniblement les escaliers, on va chercher notre bol dans notre chambre et on va a cote de la cuisine. Il commence a y avoir beaucoup plus de monde que d’habitude dans le temple. Apres le dejeuner, au moment ou generalement soit on tente la douche, mais le moins souvent possible parce que c’est tres froid, soit on bouquine et discute, aujourd’hui nous aidons a preparer la fete. Nous partons dans la foret avec d’enormes sacs plastiques vides, que nous devons remplir d’aiguilles de pins. Pour le reveillon du nouvel an chinois, la tradition veut que le sol de la salle a manger soit entierement recouvert d’un epais tapis d’epines de pins fraiches. Le hic c’est qu’etant chez les bouddhistes, il s’agit pas de plumer un arbre de toutes ses epines, on ne peut qu’en prendre quelques unes sur chaque arbre, pour ne pas lui faire de mal. Donc ca prend un peu de temps. Mais enfin tous les moines sont la, les jeunes aussi, on partage des fruits donnes en offrande au temple, les plus jeunes montent sur les arbres pour les faire plier jusqu’a nous, certains s’endorment sous les arbres, le temps est agreable, les odeurs fraiches, tout respire la douceur. On entend le bruit des petards lointains qui remontent de la ville, et on benit l’inspiration qui nous a pousses vers le calme du monastere.
Nous retournons vers le temple pour l’entrainement de l’apres midi, un peu plus court, mais pareil a part que la deuxieme fois qu’on essaie d’assouplir ses jambes dans la journee, ca fait encore plus mal que la premiere fois. L’apres midi, Karel opte pour le tai chi histoire de se preserver un peu, du coup je suis la seule a faire du kung fu. Et je me dois de vous parler un peu de Karel. Il est belge flamand, il a 23 ans, il est en Chine pour apprendre differentes techniques de kung fu, dans plusieurs provinces, et entre temps pour se reposer il voyage dans le pays. Pour lui le monastere est une promenade de sante compare a l’entrainement ultra serieux de l’ecole Shaolin. Au debut, quand j’ai commence a le connaitre un peu, je me suis dit qu’il etait d’une douceur etonnante pour un fils de paysans, visiblement eleve a la dure, qui n’a jamais fait d’etudes et qui du coup a commence a travailler comme ouvrier dans le batiment. Ensuite quand nous sommes redescendus en ville pour notre jour de repos, et que nous avons passe tout notre temps ensemble, j’ai realise qu’on avait plein de choses a se dire, qu’il est curieux et interessant, et que sa compagnie est un veritable plaisir. En retournant au monastere, de fil en aiguille, petit a petit, nous avons passe de plus en plus de temps ensemble, meme dans les intervalles entre les entrainements, soit nous essayions d’aller voler des fruits donnes en offrande a Buddha, soit sur le terrain d’entrainement, il me montrait des nouveaux trucs. Ce qui m’a touche chez Karel, c’est sa purete. On le sent en paix, et on beneficie de sa paix en etant a son contact. Il n’a jamais peur d’etre completement lui-meme. Je ne sais pas bien pourquoi ni surtout comment mais chaque moment que j’ai passe avec lui, je me suis sentie heureuse. Et chanceuse de l’avoir rencontre. Quand il a falu se quitter, ca a ete un de ces moments ou soudainement on realise que c’est triste, qu’on y avait pense mais sans vouloir l’anticiper pour profiter de chaque instant, mais quand le moment arrive, on ne peut que se rendre a l’evidence que ca fait de la peine. C’etait une de ces rencontres dont on a envie de garder en tete la saveur pour tres tres longtemps.
Une fois l’entrainement fini, normalement c’est l’heure du diner mais aujourd’hui est un grand jour, l’heure du diner est repoussee, et les grands jours nous rendent impatients. On a attendu peut etre une heure avant que la cloche ne retentisse. Karel etait pret a manger la table, Ayi, l’un des moines, se bourrait de bonbons, et moi ben je me plaignais… Ce soir la nous devions etre une cinquantaine a partager le repas: pour les fetes de la nouvelle annee le monastere est ouvert a qui veut pour y dormir, y manger, et prier avec les moines pour que l’annee soit belle. Quand finalement nous avons ete appeles, les tables avaient ete enlevees, et c’est par terre, sur les epines de pins, que les assiettes remplies de legumes etaient deposees. Un diner grandiose, et la seule fois de l’annee ou les moines peuvent accompagner leur repas d’un peu de Coca, voire meme de vin fait maison, pas tres bon mais buvable. Shifu, le maitres des lieux, passe de groupe en groupe, pour souhaiter la bonne annee. A chaque instant, au milieu d’une conversation, on l’entend toujours rire assez fort, mais sans sourire, comme si c’etait un exercice de voix: Ha ha ha ha ha. Au debut je me disais que tout de meme c’etait pas humain d’avoir un rire aussi peu naturel, ca faisait vraiment enorme hypocrite. Apres j’ai compris que Ha veut dire ‘bien’ en chinois… Toujours est-il qu’a chaque fois qu’on l’entend, on ne manque pas l’occasion d’avoir un petit fou rire avec Karel, en baissant la tete car il serait mal vu de se moquer du grand chef. La fete est folle et a 21h, je vais me coucher, confiante que cette nouvelle annee sera pleine de Ha Ha Ha Ha.




Il est super ton texte ! Je crois que je t’écris cela souvent, mais c’est à chaque fois sincère. Il fait vraiment partager ta vie au monastère, ta rencontre avec Karel, et tes remarques sont justes. C’est enrichissant de te lire !
bises
Anglais s’il vois plait
Hey Ed, it looks like your French has well improved! but you’re not quite there yet….